La minute oblitérée
Le temps de l’ennui est parti en vacances.
Il nous faut tout remplir, comme si nous avions peur du vide.
Mais quel vide ?
De quoi exactement avons-nous si peur ?
Ce vide pourrait pourtant être le début de quelque chose.
Nous le fuyons à toutes jambes, sans répit,
comme si l’immobilité risquait de nous trahir.
Il faut être productif en tout —
ou du moins rendre chaque minute utile.
Mais utile à quoi ?
Et selon quelle mesure ?
À défaut de produire, il faut se divertir :
c’est-à-dire oublier,
se détourner de quelque chose.
Encore une fois : que craignons-nous ?
Nous produisons, et nous nous rendons utiles,
pour échapper à la misère —
collectivement, individuellement.
Nous savons confusément que si nous cessons d’occuper la place
ou le rouage qui est le nôtre,
nous risquons d’être oubliés,
comme le sont les marginaux, les pauvres,
tous ceux qui, pour de bonnes ou de mauvaises raisons,
n’occupent aucune fonction dans la grande mécanique.
Le temps de la production devient alors
le temps de l’utilité et de l’émancipation :
un moyen d’échapper à la pauvreté,
à la dépendance,
à l’esclavage moderne.
Un monde sans prédation n’existe pas,
et n’en prend pas le chemin.
On comprend alors que tant de militants défendent la compétitivité :
comme un combat,
comme une performance nécessaire
pour préserver un certain confort,
pour protéger ses biens, sa liberté,
pour éviter d’être dépossédé.
C’est une peur sourde,
une peur qui attise l’angoisse d’être « mangé ».
Il faut donc travailler pour échapper à sa condition d’esclave,
et se rendre utile à ceux qui pourraient nous dévorer.
Pourtant, sans renier cette peur légitime,
on devrait se souvenir que la peur est mauvaise conseillère.
Ce n’est pas une peur immédiate :
c’est la projection d’un déclin possible,
d’une soumission qui nous guetterait à moyen terme.
L’erreur — s’il y en a une —
ne réside peut-être pas dans le fait de nager pour ne pas couler,
ni même dans celui de produire pour éviter un destin tragique,
mais dans la manière dont nous le faisons.
C’est ce que nous explorerons dans les articles suivants.
À suivre…